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LEUR CARTABLE : SYLVIE OHAYON

LEUR CARTABLE : SYLVIE OHAYON

Sylvie Ohayon - Paroles d'auteur... - Vendredi 09 Septembre 2016

Mon Cartable 76
 
Je n’ai pas encore six ans quand la rentrée approche. Ma mère vient de se marier, un homme m’a donné son nom un matin de juin pluvieux. Je vais changer d’école, de nom, de maison. Je vais avoir un nouveau patronyme qui me donnera, j’en suis sûre, une autre figure. Alors je pleure. Je pleure et ma mère me dit, tandis que je me prépare à aller chez Tati « t’en fais pas, pour la grande école, va. T’es une grande maintenant, tu vas avoir un cartable, un cartable de grande, quoi ».
Tati à Paris sur Bled. Une cité dans la ville qui abrite la tour Eiffel. Rituel annuel, acheter les tenues qui me tiendront chaud, me permettront de devenir quelqu’un. Quatre pulls deux jupes et deux pantalons. Et puis, lui, l’ami muet qui me suivra toute la l’année. Ma mère dit encore : « - C’est important, le cartable, ça te porte ton avenir sur le dos, choisis. Vas-y, choisis-le ». Depuis quelques semaines, la vie m’est tombée dessus sans prévenir. J’ai du subir le beau-père, l’autre nom, la chambre neuve et les voisins, alors le cartable, lui, je vais m’en faire un allié, mon premier ami de la cour, celui qui parle dans mon dos, raconte la bonne élève que je veux être pour pouvoir m’enfuir, quitter la cité où ma naissance m’a enfermée. Caverne au délice de mes rêves faits enfant, les poèmes que je cache dans les pochettes secrètes. Je veux un cartable avec des zips partout, inventer un monde dissimulé dans ce pays de merde où je suis une petite fille malheureuse.
Il y a des sacs à dos, déjà les sacs à dos. Eté 76, canicule à abattre des troupeaux, pas de clim, les gens suent. Il y a des sacs à dos et ma mère dit qu’elle a chaud, qu’il faut choisir un sac à dos, vite.  Je ne veux pas d’un sac informe, un sac handicapé moteur, qui ne tient pas debout sur sa base. Je veux un truc carré comme mon caractère, carré, déjà la gamine, comme sa coupe de cheveux, raide comme mes tifs, un cartable avec des bretelles et deux grandes poches pour les stylos, des fermetures Eclair en dessous, y planquer mes prières faites à dieu, écrites pour les faire advenir : la mort subite du beau-père, retrouver ma  maman qui n’est plus la même depuis qu’elle est tombée amoureuse, tombée sur ce con et moi si un os, celui de ses avant-bras qui m’a fendu l’arcade sourcilière la veille de leurs épousailles.
Ma mère attrape un sac à dos. Sac à dos 76, tissus épais pas prévu pour essuyer les caprices de la pluie. Je hurle. Je veux un cartable. Je hurle son nom alors, au milieu de la foule compacte de foulards, de têtes frisées portant sur leur hanche des lardons, il me répond. Le cartable me fait de l’œil, un rayon de lumière crue cogne sur la petite fermeture métallique, m’appelle sans parler. Je cours vers lui, petit corps en skaï magnifique, ma caverne d’AliBaba luisante, bordeaux comme un bon vin, deux grosses jugulaires pour attraper non plus mon cou étranglé par l’autre les soirs où il l’a mauvaise mais redresser mes épaules, me faire le dos droit, fier. Ma mère envisage doucement l’étiquette du prix, acquiesce par un mouvement de menton, me donne l’approbation.
Je sers mon nouvel ami contre mon cœur et demande à choisir le reste de mes affaires. Maman, renonce : « - Y’a pas écrit « Pigeon » sur mon front eh oh ! », alors je fais ce qu’on fait souvent lors de cette époque bénie où les antivols n’existent pas et qu’on est une petite fille des quartiers pauvres de la banlieue. J’ouvre mon nouvel ami, y fourre les plus beaux stylos, deux trousses, un sweater pailleté, j’arrache la laisse qui pend à sa poignée, une ficelle blanche au bout de laquelle est attachée l’étiquette de son prix. Mon ami est unique puisqu’il est a moi et que je l’ai adopté, il n’a pas de prix, il ne vaut que par l’amour que je lui porte désormais. Ma mère n’a rien dit. Ma mère n’a pas de morale, pas celle de l’époque en tous cas. Elle ne sait pas ce qu’il en est de l’autorité parentale. Elle rit, me traite de petite racaille du 93.
Ce jour là, j’ai volé mon cartable comme on arrache un chien abandonné à son minable refuge, je lui ai donné prénom, j’ai racheté ma dignité en inventant la sienne. J’ai passé une année à dormir près de lui, à ranger ses deux soufflets, les essuyer à la gomme quand un stylo se laissait aller à tracer sur ses flancs ; J’ai astiqué le skaï brillant, m’en suis fait un phare dans la nuit de mes jours. Ma mère s’est moquée de moi, mon beau-père m’a traitée de psychopathe solitaire amoureuse d’un objet. Je m’en foutais, j’étais heureuse. Le soir, j’avais enfin quelqu’un avec qui partager mes discussions, lui raconter l’émoi ce jour de mai où Farid m’a souri, ma sacoche, mon ballon rouge. Je n’ai pas eu de frère, pas de sœur, mais j’ai eu un copain qui dormait dans ma chambre, trois années d’une amitié sans faille jusqu’à ce qu’un grand de CM2 lui arrache ses bretelles, le défonce en le faisant valdinguer au bout de sa savate sur un terrain de foot. Je n’ai pas pleuré, j’ai laissé faire. J’ai marché tout droit jusque chez moi. C’était la fin de l’année de CM1, j’aurais un autre cartable. Le souvenir des objets qu’on a aimés est plus important que la chose en soi-même.
 

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